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AGENCES DE NOTATION ET METEO FINANCIERE

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BLOG DE GEORGES BERLIOZ

 

 

Blog d'expert

Georges Berlioz

Georges Berlioz

 

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Agences de notation

 

La météo financière provoque le dérèglement climatique sur les marchés

 

Le tableau des valeurs dans une salle de marché. © Wikinews common.

Le tableau des valeurs dans une salle de marché. © Wikinews common.

 

Les agences de notation chargées de faire de la prévision financière créent actuellement les tempêtes sur les marchés financiers. Elles n’ont pas prévu les défaillances qu’elles étaient chargées de prévoir, et en particulier elles ont été défaillantes en ce qui concerne les faillites d’entreprises comme celles d’Enron et de Worldcom en 2002. Elles n’ont pas anticipé les crises financières, comme les crises asiatiques de la fin des années 1990 ou la crise des subprimes de 2008, dans laquelle elles portent une lourde responsabilité. En revanche, elles sont capables de les provoquer. Les agences de notation financière qui sont censées être une météo financière créent les dérèglements climatiques. Ce qui démontre que l’argument utilisé pour les défendre (elles seraient un thermomètre étranger à la maladie dont il décèle le symptôme) est doublement faux : elles ne détectent pas les fièvres, elles les créent. Ce « pouvoir négatif » est dû non pas à la dérégulation, mais au contraire à une mauvaise régulation. Pour favoriser le développement du marché de la dette, les régulateurs et les gouvernements ont agi comme l’apprenti sorcier qui avait créé un balai magique porteur d’un sceau d’eau : au lieu de nettoyer, il avait occasionné des dégâts considérables. Ils ont transformé ce qui devait être un élément de transparence des marchés en source de volatilité, de manipulation et d’opacité. Pour favoriser le développement des marchés de dette, les autorités américaines ont privilégié les agences de notation, en leur donnant une position qui leur donne le moyen de défier les efforts de responsabilisation et de contrôle accomplis en réaction aux crises provoquées par… ces agences de notation même.

 

Un peu d’histoire

Les agences de notation se sont chargées d’évaluer les risques des obligations des entreprises (corporate bonds) et des collectivités locales (municipal bonds). Elles ont été précédées par les agences de renseignement financier, au XIXe siècle (la plus connue était Barings). Le développement des investissements tels que les chemins de fer américains ont suscité la création d’agences de notation : c’est par exemple Moody’s analyses of Railroads en 1909. Poor qui, depuis 1868, publiait Poor’s Manual of the railroads of the United States, se met aux notations en 1916. En 1922, apparaît Standard Statistics.

Les agences de notation ont étendu leurs analyses aux émissions des municipalités. Les municipal bonds sont des obligations émises par des villes ou d’autres collectivités locales, ou des agences de ces collectivités. Parmi les émetteurs, on compte les agences de redéveloppement, les aéroports, les ports et toutes les entités en dessous de l’État. Aux États-Unis les intérêts perçus par les porteurs de titres municipaux sont souvent exonérés des impôts fédéraux ou ceux de l’État, localement. Les municipal bonds sont d’ailleurs souvent dénommés Tax Exempt Bonds. Cette exemption est l’héritage d’une décision de la Cour suprême des États-Unis de 1895 qui avait jugé que le gouvernement fédéral n’avait pas le pouvoir de taxer les intérêts des municipal bonds. Ces municipal bonds sont cotés par les agences de notation depuis que Standard & Poor’s, en 1916, a commencé à les évaluer.

Les agences de notation ont toute leur place aux États-Unis dans les années 1930, dans la foulée de la « grande dépression ». Elles fournissent des renseignements facturés aux investisseurs.

 

Réglementation boursière et agences

En 1931, l’OCC (Office of the Comptroller of the Currency, principale instance de réglementation américaine) intègre les agences de notation dans sa réglementation : toute banque doit valoriser les titres qu’elle détient en fonction de leur notation. Le Banking Act de 1935 interdit l’achat de titres principalement spéculatifs, ce qui en fait exclut les titres qui ne sont pas notés investment grade par les agences de notation.

Lorsque, après les scandales de la crise de 1929, une réglementation boursière a été mise en place dans le Securities Exchange Act, les agences de notation ont bénéficié de conditions privilégiées. Alors que la SEC interdisait, par la Regulation FD (Full Disclosure), aux sociétés de donner des informations non publiques, de façon sélective, à des analystes, à des investisseurs institutionnels ou assimilés sans les diffuser simultanément dans le public, les agences de notation de crédit ont été expressément exclues. Les autorités ont considéré que les dangers de fraude justifiant la réglementation à l’égard des actionnaires, considérés comme des spéculateurs, ne s’appliquaient pas aux investisseurs en titre de dette.

 

Une montée en puissance favorisée par régulateurs et gouvernements

La notation financière concerne l’information des marchés obligataires. La notation repose sur une évaluation de la prévisibilité de remboursement d’une émission de titres par un émetteur. Cette information ne se situe pas dans le cadre des règles concernant l’information boursière : l’émetteur peut ne pas être coté. Et, en outre, l’information ne concerne que la possibilité pour l’émetteur de rembourser la dette correspondant aux obligations émises. Au lieu de l’information très détaillée requise par l’information boursière pour les actions, les agences de notation fournissent une note pour l’émission des obligations. Il s’agit d’une évaluation des risques de non-paiement, qui ne porte donc pas, comme pour les actions, sur l’ensemble des perspectives, et en particulier sur les perspectives de profitabilité. Le rôle et l’influence des agences de notation se sont développés, avec le soutien des régulateurs et des gouvernements, à la faveur des crises diverses et variées : déjà, pourtant, leur rôle avait été contestable. En fait, les agences de notation ont vu peu à peu leur rôle renforcé, comme d’ailleurs les auditeurs.

 

La financiarisation de l’économie a dopé les agences de notation

Depuis les années 1970, les lois et réglementations fédérales imposent aux émetteurs de faire noter leurs émissions de dette. En 1975, lors de l’émission par la SEC des règles sur les exigences de capital des banques et des brokers/dealers, dix agences de notation (credit rating agencies) se sont vu reconnaître le statut de « Nationally Recognized Statistical Organizations » (NSRO). La SEC a autorisé l’utilisation par d’autres firmes financières de la notation des NSRO. Avec la suppression, en 1974, de l’Interest Equalization Tax, créée en 1963 pour lutter contre la sortie des capitaux américains – et qui imposait des barrières dissuasives au financement étranger –, de nombreux pays empruntent sur les marchés américains : d’où la notation des États souverains. La technique de la notation a accompagné le développement de la sophistication des marchés financiers. Il en est ainsi des techniques financières de subordination, avec des notations différentes selon le rang de la dette émise.

 

Reconditionnement de titres « pourris »

Puis les crises financières ont attisé l’innovation financière, avec les techniques de reconditionnement de la dette. Il s’est agi de faire face à la cessation de paiement du Mexique en 1982, des crises bancaires qui, dans les années suivantes, ont secoué quelques pays d’Amérique Latine et des Caraïbes, aux défaillances de divers pays africains. En 1989, le plan Brady est utilisé pour restructurer la dette de 1982, avec émission de par bonds et de discount bonds, qui obtiennent rapidement leur rating. Les titres « pourris » résultant des prêts, en particulier aux pays en voie de développement incapables de rembourser leur dette, ont été fortifiés par des techniques comme celle du surdimensionnement, ou par l’addition de titres dits de « haute qualité ». Les titres « reconditionnés » se voyaient décernés alors un certificat de qualité par les agences de notation (ce fut exactement le cas des subprimes).

En 1986, avec le « big bang » de Londres, le Royaume-Uni a libéralisé ses marchés financiers. Cette libéralisation, à l’exemple de la situation américaine, en mettant en place le cadre juridique du fonctionnement des marchés de dette, allait consacrer le rôle fondamental des agences de notation dans l’expansion de la dette privée et publique.

 

L’innovation financière et les agences

Dans les années 1990, les agences de notation ont été positionnées comme arbitres du risque associé à un emprunt.

La déréglementation bancaire avait pour but de réduire le risque du développement de la dette pesant sur les banques en le transférant sur le marché. La création monétaire résultant du crédit devenait un apanage du marché. Les banques pouvaient développer une activité beaucoup plus lucrative que celle de prêteur, elles développaient l’ingénierie financière et la production de produits financiers. L’économie américaine cherchait à compenser la désindustrialisation et la délocalisation de la production par la révolution de l’innovation financière. Les agences de notation avaient un rôle pivot, celui de certificateurs de la qualité de la production financière. Alors que le rôle d’origine des agences de notation était le repérage et l’élimination des dettes spéculatives, elles ont participé au développement d’opérations fondées sur des dettes d’émetteurs de taille et de qualité de crédits inférieures, sur des portefeuilles de crédit subprimes. D’où le développement de titres complexes, tels que les véhicules de titrisation et les titres adossés à des crédits hypothécaires.

 

Transformer le plomb en or

Les agences ont été très impliquées dans la mise en place du marché des opérations structurées complexes par lesquelles les risques spéculatifs étaient censés disparaître. Les banques utilisaient directement des modèles mathématiques créés par les agences. La modélisation mathématique était fondée sur le fonctionnement aléatoire des marchés, base d’une analyse probabiliste. L’utilisation de formules mathématiques masquait la vacuité de l’analyse et les erreurs des concepts. Suivant la formule de Nicholas Taleb dans Le Cygne noir, « on camoufle l’escroquerie intellectuelle derrière les mathématiques » : par le biais d’équations et d’algorithmes, le « plomb » des créances pourries était transmuté en « titres d’or » notés AAA par les agences de notation.

 

Assurance « tout risque »… sans mutualisation desdits risques, réputés zéro !

Les agences de notation ont été au cœur du développement des produits structurés. Il ne s’agit pas de titres émis, mais de produits financiers créés par un certain nombre de banques. La notation s’est associée au « rehaussement de crédit » : les banques spécialisées constituaient des portefeuilles de crédit (crédits immobiliers, crédits à la consommation). Dans le cadre de ces émissions, les émetteurs ont utilisé les agences de notation pour fournir des analyses des risques de crédit, et ils ont payé les services des agences de notation pour la recherche, l’analyse et la surveillance du crédit.

Les agences de notation, elle, ont fourni des cotes destinées à inspirer confiance dans les obligations qui bénéficiaient de la garantie de ce qui a été qualifié d’« assurance monoligne ». Issue des associations de mutualisation constituées pour favoriser l’émission des obligations municipales après la crise provoquée par la faillite d’Orange County en 1994. Il s’agit d’une « garantie » donnée par une société procédant à une évaluation du titre. Sur la base de cette « garantie », l’agence de notation accorde sa notation. La notation n’est donc pas fondée sur l’analyse du crédit d’un émetteur, et l’agence de notation agit en somme comme un bookmaker dans une opération de pari ! La notation des titres, dans une très grande partie des opérations de titrisation, dépendait de la notation « triple A » accordée par les agences de notation aux rehausseurs de crédit. Le « triple A » accordé aux cinq plus grands rehausseurs de crédit était censé transformer près de 5 000 milliards de crédits immobiliers et à des collectivités locales en actifs équivalents aux T Bonds du gouvernement américain, sur la base de quelques milliards de fonds propres. Les rehausseurs de crédit fonctionnaient en effet en « “no risk” insurance » en affirmant que leur analyse excluait tout risque. Le système ne fonctionnait donc pas sur la base normale d’une assurance, avec mutualisation des risques et accumulation de primes, pour constituer des réserves afin de faire face aux sinistres.

 

Des agences responsables de la débâcle des subprimes !

En 2007, 60 % des revenus des agences de notation étaient liés aux opérations de titrisation. En juin 2007, S&P’s déclarait : « Il est peu probable que l’exposition aux subprimes pose des difficultés majeures aux assureurs d’obligations. » Les agences de notation, grâce à la rémunération fournie par les émetteurs, publient chacune des centaines de milliers de notes. Un pas supplémentaire gigantesque dans cette activité de paris a été franchi avec les « CDS » (Credit Default Swaps), contrats de protection financière entre acheteurs et vendeurs). Les agences de notation étaient au cœur de cette production de produits financiers car elles certifiaient la qualité du produit.

Il était évident, avec la multiplication des émissions, la complexité sans cesse croissante des techniques, l’extension aux dettes publiques et parapubliques, que les agences de notation n’avaient ni la compétence ni les moyens de réaliser une évaluation sérieuse et fiable ! En particulier, la complexité et le nombre des Subprime Residential Mortgage Backed Securities (RMBS) et des Collaterized Debt Obligations (CDO) après 2002 n’ont pas été accompagnés d’une mise en place de procédures adaptées. L’absence de valeur de cette information était amplement démontrée : les investisseurs ne voulaient pas payer pour cette information, et ce sont les émetteurs qui se sont mis à payer pour la notation de leurs émissions de titres. Le conflit d’intérêt s’est aggravé : les agences se sont mises à participer au montage des produits financiers qu’elles allaient noter… Autre chose : comme la notation d’un titre était susceptible de résulter de techniques de reconditionnement des titres obligataires, les agences de notation ont laissé se propager l’idée que la bonne notation des titres reconditionnés témoignait de la santé recouvrée de l’émetteur. Enfin les produits dérivés ont rendu les obligations et les actions interdépendantes de façon opaque. Les agences de notation ont ainsi faussé l’information sur les marchés boursiers comme sur les marchés obligataires.

Les dégâts causés par les agences de notation par suite de leurs défaillances sont dramatiques. Leur aveuglement et leur complaisance ont été patents. En attribuant de très bonnes notes à des produits dont la sophistication masquait la toxicité, elles ont été pour l’exemple le plus récent responsables de la débâcle des subprimes.

 

Pourquoi les investisseurs ont perdu confiance

Il a été souligné que les critiques et les doutes n’ont pas diminué l’impact des agences sur les marchés. Si leurs avis sont suivis avec attention, il n’est pas exact que les investisseurs aient confiance dans leurs appréciations des risques. Malgré la démonstration du conflit d’intérêt qui résulte du paiement de l’évaluation par les émetteurs, les investisseurs refusent toujours de payer pour le travail d’analyse des agences. C’est la démonstration du peu de valeur qu’ils y attachent.

En fait, on pourrait dire que les marchés financiers font preuve de la même sagesse que celle de l’extravagant Nasr Eddin Hodja, un conte de la culture musulmane. Hoja a perdu sa montre en revenant la nuit chez lui. Il la cherche, non pas à l’endroit où il l’a perdue, mais sous la lampe, parce qu’il y a de la lumière… Les investisseurs se fondent sur ces notes parce que ce sont les seules informations qui les éclairent et que les notes des agences de notation se voient conférés des pouvoirs magiques par les régulateurs !

 

Équations douteuses

Les gestionnaires de fonds, les traders et nombre d’investisseurs institutionnels, sont intéressés seulement par l’évolution du marché à court terme. On a pu constater ce phénomène pour la valorisation des options avec la formule de Black Scholès. La recherche de la simplicité et de la rapidité de calcul était privilégiée dans le choix des hypothèses, et l’utilisation d’une équation différentielle donnait une impression rassurante de technicité. Acheteurs comme vendeurs s’y référant, la notation va déterminer le marché a court terme, indépendamment de l’exactitude de l’évaluation. L’impression que l’exactitude de cette formule était démontrée reposait sur ce constat : le marché reflétait la valorisation obtenue sur la base de ces équations. Mais la faillite du fonds LTCM a montré qu’elles conduisaient l’investisseur à la ruine. Or les inventeurs de la formule avaient reçu le prix Nobel d’économie, d’où une légitimité scientifique illusoire : le fonds qu’ils ont créé a généré des milliards de pertes…  Après la démonstration des dangers de la méthodologie, les travaux de Mandelbrot ont prouvé le caractère erroné des hypothèses de modélisation. Mais les leçons ont été ignorées.

 

Le statut privilégié de Moody’s, Standard & Poor’s et Fitch

Les agences de notation agissent de façon organisée avec les banques : elles apportent la bénédiction des autorités de régulation et des gouvernements. La régulation, en outre, contraint les investisseurs à suivre les avis des agences de notation dans leurs investissements. La notation d’un titre est d’abord, pour de nombreux fonds, une exigence résultant des règles qui leur sont applicables pour qu’ils puissent investir, ce qui exclut d’ailleurs les obligations des PME. La note d’un titre a du reste un impact direct et indirect sur la comptabilisation du titre. La notation, à l’origine, visait à l’élimination des titres spéculatifs pour les émetteurs privés et la comparaison des municipal bonds. Elle a renforcé son rôle par l’importance des notations qui sont censées démontrer l’inexistence de risque, autour du AAA. Il s’agit de mettre ces dettes en équivalence avec les obligations d’état.

La raison pour laquelle les régulateurs et les gouvernements ont favorisé le développement de la notation est qu’ils ont considéré qu’elle était un facteur de développement de la circulation des capitaux. Les trois agences de notation, Moody’s, Standard & Poor’s et Fitch, jouissent d’un statut privilégié résultant de leur domination sur le marché de la notation. Moody’s et Standard & Poor’s sont en outre responsables de la notation de 80 % des municipal bonds.

 

La notation a intoxiqué les banques, mais l’on continue…

Pour que l’investisseur investisse, il faut qu’il croie comprendre les risques auxquels il est confronté. Les régulateurs en sont venus à imposer l’utilisation de la notation aux acteurs de marché. Depuis la crise pétrolière et l’afflux de petrodollars, avec une abondance de liquidités depuis alimentée aussi par les surplus commerciaux des pays émergents, le développement des marchés financiers a été un objectif prioritaire des gouvernements occidentaux. Pour alimenter une croissance jugée nécessaire en particulier pour générer des emplois – alors que ceux-ci disparaissaient avec la désindustrialisation de l’Occident – les gouvernements occidentaux ont vu dans l’endettement, privé et public, une façon de transférer les risques au marché.

L’arbitraire de notations orientées, comme la complaisance et l’aveuglement des agences de notation, reflétaient la philosophie qui préside à tous les systèmes de ranking. En attribuant de très bonnes notes à des produits dont la sophistication masquait la toxicité, elles ont été pour l’exemple le plus récent responsables de la débâcle des subprimes.

Avec la crise des subprimes, et en particulier la faillite de Lehman Brothers, il est devenu clair que les évaluations des risques purement artificielles retombent non seulement sur l’investisseur, en particulier asiatique, mais aussi sur les banques américaines qui avaient fortement profité du système. Après avoir expliqué à leurs investisseurs que les produits qu’ils leur vendaient étaient sans risque, comme en témoignaient les notes des agences de notation, ils n’ont pu que leur financer l’acquisition à crédit de ces produits, pour maximiser leur profit. Ce faisant, les banques ont concentré le produit qu’elles avaient dilué, et elles ont été intoxiquées.

La réglementation bancaire internationale a cependant continué à privilégier l’importance de la notation, alors que celle-ci est un instrument de déstabilisation du système bancaire.

 

Le chantage des agences

En 2006, le Congrès américain a ratifié le Credit Rating Agency Reform Act qui, en particulier, donne pouvoir à la SEC pour la régulation des agences de notation. Il est clair que la crise de 2008 est arrivée sans qu’une régulation efficace ait été mise en place. La section 939 du Dodd Frank Wall Street Wall Street and Consumer Protection Act, entré en vigueur le 4 octobre 2010, a essayé de mettre fin aux privilèges des agences de notation en supprimant l’exemption dont elles bénéficiaient, et en renforçant les pouvoirs de la SEC à leur égard. La loi prévoit la responsabilité civile des agences de notation au titre de la législation boursière si leur évaluation est inexacte. La loi a aussi mis en cause la domination des trois agences en demandant à la SEC d’étudier la faisabilité de l’évaluation des Asset backed securities (ABS) sur désignation par une agence indépendante, et non par le choix de l’émetteur.

Pour empêcher la mise en œuvre de ces mesures, les agences de notation ont menacé de bloquer les marchés en refusant que leurs notations soient citées dans les SEC filings. La SEC a cédé au chantage et a annulé la régulation sur les ABS. Les agences de notation tirent profit des difficultés économiques, qu’elles ont largement contribué à créer, pour augmenter leur pouvoir politique. Elles cherchent à forcer le régulateur américain à ne réduire ni leur autonomie ni leur puissance.

 

La dégradation de la note américaine est un avertissement sans frais

La dégradation de la note américaine par S&P’s est une manifestation de cette stratégie. S&P’s assume le rôle du méchant alors que les deux autres agences jouent le rôle du bon. Il s’agit, par un avertissement sans frais, de démontrer que, par d’autres dégradations de la note, décidées par les deux autres, elles mineraient la confiance dans le gouvernement et feraient augmenter les taux. La menace de dégradation est destinée à obtenir le blocage de toute réforme en contrepartie d’une promesse de ne pas abaisser la note des obligations fédérales américaines, et de conserver cette mansuétude à l’égard des municipal bonds. Les agences de notation qui profitent des restrictions budgétaires frappant la SEC – lesquelles contribuent à bloquer leur reforme – militent bien entendu pour une rigueur budgétaire accrue.

 

Calme sur les marchés américains et tempête sur les marchés européens…

Les agences de notation sont d’un grand optimisme pour les municipal bonds américains, mais offrent un contraste saisissant avec leur pessimisme quant aux dettes des États européens.

Des États comme la Californie, l’Illinois, New York and New Jersey étaient déjà dans une situation financière critique avant la récession qui a suivi la crise de 2008, ce qui les rendait particulièrement vulnérable à des vents économiques défavorables. Dans divers États, les fonctionnaires ont souffert de défauts de paiement. Pourtant, même les États à risque bénéficient d’une notation d’au moins « A », y compris des États comme l’Illinois, considéré comme un deadbeat state. Traduisez : les obligations de l’Illinois ne supportent qu’une marge de 2 % supérieure à celle des US Treasury Bonds.

À l’époque du boom économique, de nombreuses municipalités ont émis des obligations qui étaient garanties par les assurances monolignes. Elles ont ainsi obtenu des notations AA ou AAA. Un des principaux assureurs monolignes, Ambac, s’est mis sous la protection du Chapter 11 en novembre 2010. Les autres suivront. Les assureurs monolignes, et en particulier les principaux, Ambac et MBIA, avaient commencé à connaître des difficultés en 2007, et quand les banques ont réalisé que les assureurs monolignes ne pouvaient payer le flot des demandes, elles ont accepté de renoncer aux garanties contre des paiements forfaitaires. Une grande partie des obligations n’est plus assurée. Et si les municipalités cherchaient à faire des demandes au titre de celles qui sont en vigueur, il est clair qu’il n’y a pas d’argent pour les honorer. Il est donc clair que la notation ne correspond pas au niveau réel de risque et que les agences de notation ne font pas prendre en compte les risques des municipal bonds. Il est évident que les agences de notation font preuve d’une complaisance qui fait suite à celle que constituait la notation sur la base de ces prétendues garanties des assurances monolignes.

En revanche, les agences de notation font preuve d’un grand pessimisme lorsqu’il s’agit des dettes publiques en euro. Elles ont en particulier abaissé les notes non sollicitées de la Grèce, mais aussi de l’Irlande, du Portugal ou de l’Italie. Elles sont de la même façon négative sur les banques européennes et en particulier françaises, alimentant la fébrilité des marchés boursiers.

La politique prônée par les agences de notation ne vise pas à aider les États à rembourser leur dette : elle les étrangle et les empêche de générer des recettes indispensables au paiement des dettes. C’est une manœuvre de chantage pour forcer les États européens à racheter la dette attaquée. Les menaces d’abaissement des notes des banques, véritables fuites de rumeurs, sont à leur tour des manœuvres de déstabilisation des banques de la zone euro, au profit des banques américaines. Elles ont pour objet manifeste de déstabiliser l’euro et ainsi de forcer les liquidités à se placer en dollars.

Les campagnes de déstabilisation des agences de notation visent en outre à contrecarrer les efforts européens de régulation.

 

Remettre en cause la notation à tout prix !

Les dégâts infligés par les agences de notation à l’économie exigent une réflexion fondamentale sur l’avenir de la notation.

Le statut autonome de la notation financière dans l’information des marchés n’est plus adapté à l’évolution des marchés financiers. Les marchés de dette et d’actions sont devenus trop interdépendants, les marchés obligataires sont devenus trop importants, ils éclipsent en réalité le marché des actions. Le marché de la dette, loin d’être à l’abri de la spéculation, est devenu un marché hautement spéculatif. Il est anormal qu’il existe une asymétrie d’information entre les marchés obligataires et les marchés d’actions, alors que les marchés de dérivés offrent le moyen de spéculer sur un des deux marchés grâce à l’autre ! La communication financière et l’information financière rendent le marché boursier suffisamment sensible à la notation pour que celle-ci ne soit pas intégrée dans une réglementation globale de l’information des marchés financiers.

À l’heure d’Internet, il faut tirer les leçons des crises, tant pour l’information sur les entreprises que pour l’information sur les collectivités locales et les États. Il faut repenser l’information des marchés par la comptabilité, l’information boursière et la notation, en intégrant une information sur cet aspect majeur qu’est le risque. La science météo a découvert l’« effet papillon » et compris le chaos qui est généré si l’on n’a pas une vision globale des phénomènes climatiques : l’information boursière dans la mondialisation des marchés de capitaux doit impérativement à son tour acquérir une vision globale. L’effet de chaos est en effet d’autant plus dramatique que les erreurs de la météo financière ne sont pas seulement un défaut de prévision des tempêtes, mais le déclenchement même des cyclones et ouragans. Le climat économique ne se rétablira pas si les marchés financiers sont la proie de dérèglements climatiques.

 

 

 

 

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